Sur Olympe de Gouges, “La déclaration des droits de la femme”: une révolution dans la Révolution, par Jennifer Tamas

Jennifer Tamas

Stanford University

Les Musts de la Révolution française. Table ronde organisée par Julia Douthwaite

Olympe de Gouges et la déclaration des droits de la femme : une révolution dans la Révolution[1]


« Ô mon pauvre sexe, ô femmes qui n’avez rien acquis dans cette Révolution[1]. » C’est au nom de cette néantisation de la femme qu’Olympe consigne dans sa Déclaration des droits de la femme les revendications qui pourraient, semble-t-il, trouver leur place dans cette ère de révolution. Ce texte est fondamental car il permet de poser la question de la nature des droits que la Révolution française se propose de conquérir. En effet, la Déclaration des droits de l’homme, par son abstraction à valeur généralisante[2], laisse planer le doute quant aux bénéficiaires de ces nouveaux droits, et ce, dès l’article 1 :

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.[3]

De quels hommes s’agit-il ? Le substantif a-t-il une valeur généralisante (le genre humain) ou particularisante (les hommes par opposition aux femmes) ? S’agit-il de tous les hommes ou uniquement des hommes blancs[4] ? Notons, qu’au même moment des hommes qui « naissaient » esclaves se révoltent pour accéder à ces fameux droits et qu’ils sont punis dans un bain de sang. La Déclaration des droits de l’homme ne semble donc pas valoir universellement. Olympe de Gouges décide de mettre au jour cette supercherie. La réécriture de la Déclaration des droits de l’homme a une portée subversive parce qu’elle remet en question les notions clefs d’un texte qui sera posé comme l’un des jalons essentiels de la République française. Olympe de Gouges nous force à nous demander ce que les Révolutionnaires entendaient par les termes « liberté » ou « égalité » s’ils étaient capables dans le même temps de mener à l’échafaud celles et ceux qui se battaient au nom de cette soi-disant égalité.

Dans le cadre restreint de cette communication qui est conçue sous forme de discussion, nous nous proposons d’attirer l’attention sur quelques points de réécriture. Cela nous permettra de comprendre les enjeux fondamentaux de cette déclaration, qui demeure un texte-clef pour comprendre les contradictions de la Révolution française. Comment ce texte si essentiellement novateur a-t-il pu passer complètement inaperçu ?

La Déclaration des droits de la Femme n’est pas une simple réécriture de la Déclaration des droits de l’Homme. Olympe de Gouges ne s’est pas contentée de remplacer le mot « homme » par le mot « femme ». Si Olympe conserve la forme du document, à savoir la Déclaration, elle change la situation d’énonciation, ainsi que certains éléments de l’énoncé, ce qui produit des effets différents. Voici quelques points que nous aimerions discuter au cours de cette table ronde.

1)      La forme du document : le choix de la forme déclarative

Pourquoi choisir d’adopter une déclaration, et non un pamphlet révolutionnaire, par exemple, comme elle a pu le faire auparavant ?[5] Il semblerait que ce soit la forme la plus apte à rendre effective la proclamation des droits. La déclaration relève des actes de langage définis pas Austin[6]. Elle a l’espoir de faire par le dire et d’inscrire la mise au clair. Ainsi, en choisissant la forme de la déclaration, les pères fondateurs américains, et les révolutionnaires français rendent effectifs leurs revendications. Olympe de Gouges cherche à s’inscrire dans cette lignée.

2)      La situation énonciative : la question de l’autorité

La Déclaration des droits de l’homme s’adressait à tous et venait de tous, ce que notait d’emblée le Préambule : « Les Représentants du Peuple français, constitués en Assemblée Nationale (…) ont résolu d’exposer une déclaration solennelle ». Par opposition, Olympe de Gouges n’a pas l’autorité nécessaire pour légitimer ses revendications. Elle recourt ainsi à deux modifications essentielles :

-la déclaration est adressées à la Reine, c’est-à-dire à la fois une personne d’autorité (et qui plus est, une femme) et une figure hautement contestée en cette période révolutionnaire.

-Olympe parle en son nom, mais montre qu’elle entend parler au nom de toutes les femmes, ce décalage étant important car il dévoile qu’Olympe de Gouges n’a pas derrière elle l’unanimité (« Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en assemblée nationale »). Paradoxalement, les revendications d’Olympe de Gouges ne seront appuyées ni suivies de personne, pas même Manon Roland[7], seule femme influente de la Révolution française. Contrairement à la Déclaration des droits de l’homme, Olympe de Gouges ne réussit pas à faire entendre une voix unanime. C’est peut-être pour cette raison que sa voix ne trouvera pas sa place dans la cacophonie des discours révolutionnaires.

3)      La réécriture du Préambule : convaincre les hommes

Il montre justement qu’Olympe ne peut proclamer les droits de la femme avant de convaincre l’homme. Ainsi le Préambule se présente comme une série d’interrogations destinées à ébranler ses certitudes : « Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? ta force ? tes talents ? » La déclaration ne peut donc pas se faire affirmation pure et simple. Elle doit encore relever de la persuasion. Cette captatio malevolentiae en est la preuve. Alors que le préambule de la Déclaration des droits de l’homme cherche à présenter l’image d’une assemblée inattaquable, le préambule de la Déclaration des droits de la femme expose les failles d’une vision masculine pourtant toute puissante. En même temps qu’Olympe aspire à un changement fondamental, elle énonce ironiquement les raisons qui rendront ce changement impossible.

4)      La réécriture des articles : l’accès des femmes aux droits « universels »

Le corps de la déclaration revendique les droits de la femme au même titre que ceux des hommes. De plus, Olympe de Gouges va plus loin que son modèle en complétant les libertés civiles par les libertés individuelles. Sont ainsi revendiqués : le droit à l’égalité (article 1) ; le droit à la propriété, ce qui est tout à fait novateur pour les femmes (articles 2 et 17) ; le droit à la sûreté (article 2) ; le droit à résister à l’oppression (article 2) ; le droit de faire partie intégrante de la nation et d’être reconnue comme pleinement citoyenne (articles 3 et 6) ; le droit d’être libre et de ne plus subir « la tyrannie perpétuelle que l’homme » exerce sur la femme (article 4) ;  la liberté d’opinion et son expression publique : « la femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » (article 10) ; le droit de revendiquer sa maternité (article 11) ; le droit au travail au même titre que les hommes : « elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. » (article 12) ; en conséquence, le droit à participer à l’impôt (article 13) ; le droit de contribuer à la rédaction de la Constitution française afin de la rendre valide (article 16). Autant dire que ces droits resteront lettre morte. Le seul droit qui sera accordé aux femmes sera le droit au divorce. Olympe de Gouges avait d’ailleurs œuvré en ce sens à travers son Plaidoyer pour le droit au divorce et pour un statut équitable pour les enfants naturels. Elle considérait en effet le mariage comme « un tombeau de l’amour et de la confiance ». Néanmoins, si la Convention légalise le divorce en 1792, Napoléon se hâtera de l’interdire, ce qui dura pendant plus d’un siècle. Autant dire que la  Forme de Contrat social de l’Homme et de la Femme[8] imaginé par Olympe de Gouges sera lui aussi un texte ignoré et méprisé.

5)      L’ajout d’un postambule : convaincre les femmes.

Si la Déclaration des droits de la femme n’a pas les effets escomptés, c’est sans doute aussi parce qu’Olympe de Gouges ne parvient pas à persuader son propre camp, à savoir celui des femmes. Peur, timidité, désintérêt ? Olympe avait pourtant tenté de mobiliser les femmes dans un postambule qu’elle avait rédigé dans cette attention. En effet, le postambule fait écho au préambule par son utilisation des modalités interrogatives et injonctives. Cependant, alors que le Préambule visait à éveiller la conscience masculine, le postambule tente de sortir les femmes de leur torpeur : « Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers[9] ; reconnais tes droits (…). Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé ». En effet, les actions des femmes restèrent isolées. Les rares révoltées[10] comme Etta Palm surnommée « la démocrate outrée », ou Claire Lacombe, appelée « La Furie de Versailles » furent guillotinées ou humiliées publiquement comme Théroigne de Méricourt que l’on fessa sur la place publique, ce qui lui fit perdre la raison. Isolée dans le camp des femmes, Olympe de Gouges est ostracisée par les hommes, que ce soit à travers le mépris de Beaumarchais ou le dédain de Sylvain Maréchal qui propose une loi visant à interdire aux femmes d’apprendre à lire, « la Nature les ayant douées en compensation d’une prodigieuse aptitude à parler ». Ses trop rares défenseurs (Condorcet et Mirabeau) furent guillotinés.

6)      Quelle postérité pour cette « singulière production » ?

En parlant de sa déclaration comme d’une « singulière production », Olympe de Gouges a bien conscience du caractère novateur de son entreprise. Si les effets ne se font pas sentir tout de suite, son œuvre, véritable pierre de touche, continue d’étonner par sa modernité. En effet, Olympe de Gouges s’opposa à l’esclavage[11], se battit pour la suppression du mariage, et le droit au divorce. Elle fut également l’une des premières théoriciennes du système de protection sociale qui existe actuellement en France, et elle créa également des foyers pour mendiants. Enfin, son contrat social entre l’homme et la femme préfigure le PACS actuel[12]. Si la lutte des femmes pour l’égalité est loin d’être achevée, comme l’a rappelée récemment Elisabeth Badinter[13] qui était l’invitée d’honneur sur France inter, on lui accorde désormais droit de cité dans les débats d’idées. C’est ce que montre du moins la sortie du livre[14] d’Élisabeth Badinter, qui déchaîne les passions.


[1] Olympe de Gouges, L’Esprit français, Paris, 1792, p. 12.

[2] Sur cette question, se reporter à l’ouvrage de Keith Baker, Inventing the French Revolution. Essays on French Political Culture in the Eighteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.

[3] Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, article 1.

[4] On pourra consulter à ce titre l’article de Shanti Marie Singham qui se pose cette question dans « Betwixt Cattle and Men : Jews, Blacks, and Women, and the Declaration of the Rights of Man », dans The French Idea of Freedom : the Old Regime and the Declaration of the Rights of 1789, edited by Dale Van Kley, Stanford, Stanford University Press, 1994, p.114-154.

[5] On pourra consulter à ce titre la liste établie par Olivier Blanc qui recueille dans sa bibliographie certains de ces pamphlets révolutionnaires dans son livre Marie-Olympe de Gouges, une humaniste à la fin du XVIIIe siècle, Paris, Éditions René Viénet, 2003, p. 244.

[6] J-L Austin, Quand dire c’est faire, Paris, Éditions du Seuil, 1970 (1962 pour la version anglaise).

[7] On pourra consulter à ce titre l’introduction de Benoîte Groult dans sa présentation des Œuvres  d’Olympe de Gouges, Paris, Éditions du Mercure de France, 1986, p. 12 à 64.

[8] Texte cité par Benoîte Groult dans son livre, Œuvres d’Olympe de Gouges, op. cit., p. 109.

[9] Olympe de Gouges fait peut-être référence ici à l’aspiration qui gagne certaines femmes en Angleterre comme Mary Wollstonecraft, qui rédigea  Memoirs of the Author of A Vindication of the Rights of Woman.

[10] Pour le rôle des femmes dans la Révolution, on pourra consulter avec profit J. Michelet, Les Femmes de la Révolution, Paris, Éditions Flammarion, 1863.

[11] Sa pièce Zamore et Mirza, ou l’esclavage des noirs en est une bonne illustration.

[12] On peut consulter à ce titre le livre de Sophie Mousset, Olympe de Gouges et les droits de la femme, Éditions Agora Pocket, 2007.

[13] Sur France inter, de nombreuses émissions ont été consacrées au féminisme pendant la semaine du 8 au 14 Février 2010 en compagnie de Madame Badinter.

[14] Élisabeth Badinter, Le Conflit, la femme et la mère, Paris, Éditions Flammarion, février 2010.

2 responses to “Sur Olympe de Gouges, “La déclaration des droits de la femme”: une révolution dans la Révolution, par Jennifer Tamas

  1. Une petite correction d’historien: Napoleon n’a pas interdit le divorce, bien que le Code Napoleon restreint l’acces des femmes a cette possibilite. L’empereur lui-meme termine son mariage avec Josephine en 1810. C’est le regime de la Restauration qui abolit le divorce en 1816.

  2. If only I had a dollar for every time I came here! Superb writing.

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